Une rue de Kinshasa. KAYSHA

Les Kuzu de Kinshasa : ces sanctuaires obscurs où on vénère le sexe

Une rue de Kinshasa. KAYSHA
Par MYA

lun 17/06/2019 - 21:29

Landry, 22 ans, étudiant en communication, se trouve dans l’auditoire lorsque son téléphone vibre. « Je viens de quitter, toi t’es où ? ». Le SMS est de Bella, sa copine de 19 ans. Ils ont rendez-vous ce midi. Avec sourire, Landry explique à ses amis qu’il va devoir sécher les cours parce que sa copine et lui doivent se rendre dans un…kuzu. Reportage

En argot kinois, kuzu signifie : discret, effacé, caché. Les kuzu sont donc ces cachettes où se font des parties des jambes en l’air. Mais ces endroits à mi-chemin entre bordel et hôtel mal famés ont leur particularité. Pour les découvrir, Landry accepte de nous laisser l’accompagner.

Il s’engouffre dans un taxi, le regard scotché sur son téléphone coordonnant à distance le déplacement de Bella, de façon à synchroniser leurs arrivées sur le lieu. Au terminus, Landry descends, pour prendre une correspondance. De sa main droite, il se met à faire des signes aux taxis qui passent. La gestuelle est connue de tout Kinois qui se déplace fréquemment. Un simple signe de main peut suffire pour indiquer au taximan sa destination. Plusieurs véhicules passent et Landry n’a toujours pas trouvé taxi pour sa destination. Il s’impatiente et fait les cents pas, guettant à chaque minute son téléphone. Finalement un taxi s’arrête à son hauteur. Il saute dedans plus vite que son ombre.

Une quinzaine de minutes plus tard, il descend du véhicule et marche vite rejoindre Bella qui l’attend debout derrière une cabine téléphonique. Ensemble, les deux tourtereaux longent une avenue qui donne sur un marché de fortune dans la commune de Kinshasa. Au milieu de la foule qui monte et descend dans le marché, Landry et Bella empruntent un couloir situé entre une officine pharmaceutique et une boutique d’articles divers. Comme une pierre dans l’eau, le couple est englouti dans ce couloir peu éclairé et disparaît dans la pénombre au fur et à mesure qu’il avance.

De l’extérieur, impossible de penser que ce couloir malpropre, est une porte d’entrée vers un sanctuaire dont l’accès n’est réservé qu’aux seuls initiés. Car le couloir mène droit vers un…kuzu.

« L’odeur de l’urine n’est pas du tout un problème parce que quand vous avez déjà commencé les jeux, tu ne vas même plus capter cette odeur »

En plus d’être malpropre, le passage qui donne accès au Kuzu est nauséabond. Dans les flaques d’eau qui le parsème, on peut voir préservatifs usagés, bouteilles des produits aphrodisiaques, et autres restes des mouchoirs en papier. Mais ce qui frappe le plus, c’est l’odeur acide d’urine dont les habitués des lieux arrosent les murs du couloir. Dix pas plus loin, la réception. Le petit réduit dans lequel le maître des lieux nous accueille empeste la cigarette. L’obscurité est totale. Ici, toute forme de lumière est bannie. Y compris celle de la torche du téléphone portable. Outre l’obscurité,  l’anonymat est la règle. La police, les services publics et les journalistes ne sont pas les bienvenus dans ce sanctuaire ténébreux.

Derrière une sorte de guichet une voix s’adresse à moi. S’engage alors une conversation avec le réceptionniste. Je le salue et lui explique que ma compagne attends à l’extérieur, moi je suis là pour faire la prospection des lieux avant qu’elle ne me rejoigne. « 4500Fc (2,7$) chambre simple, 7000Fc (4,2$) VIP » me répond le réceptionniste sans même prendre la peine de répondre à ma salutation. Ensuite, il me précise que les chambres simples sont toutes déjà prises.

- Toutes prises ? Vous en avez combien pour qu’il n’y en ait plus de libre à cette heure de la journée ? 

D’un ton remonté qui n’a cure de la courtoisie, l’homme derrière le guichet me fait observer que je n’ai pas des questions à lui poser, soit je prends ce qu’il y a, soit je m’en vais. Je comprends donc qu’il ne faut pas se montrer trop interrogateur par ici. Dans le kuzu, c’est l’omerta. La loi du silence.

J’accepte de visiter les chambres VIP. Mon guide se présente à moi comme étant Goldberg. Dans les allées du bâtiment qui mène vers les pièces, il me couvre d’éloges flatteurs, le matolo comme savent le faire la plupart des jeunes désœuvrés à Kin, question de soutirer un peu de sou au corbeau du jour. Dans sa glorification, je suis le « Grand prêtre », « l’homme qui a enterré la souffrance... », « le beau gars le plus suspect »…oui, suspect est bien un qualificatif élogieux dans le langage kinois. Il traduit l’idée de ce qui est doté de « classe, de finesse, de raffinement ». Son encensement ne m’empêche pas d’étouffer presque avec l’odeur renfermée des lieux, sûrement due au vieillissement des meubles. Et au non-renouvellement de ce qui autrefois était la peinture sur les murs.

« Tu peux aussi prendre le salon. Mais là vous serez plus nombreux. Il y a de place sur les canapés pour quatre couples maximum. Chacun de son coin, dans ses affaires »

Nous longeons un couloir, peu éclairé. Le sol est pavé à certains endroits. Soupirs et cris s’échappent de ces cagibis qui tiennent lieu de chambres. Les seuils de ces réduits sans portes sont dotés des tissus malpropres qui servent des rideaux. Derrière ces rideaux, c’est le noir total.

Droit devant nous se trouve la chambre VIP. Elle est VIP parce qu’elle est la seule à être équipée d’une fenêtre. La porte en bois est dépourvue de poignet. Elle ne se ferme que de l’intérieur grâce à un clou placé sur le chambranle de la porte.

La pièce d’à peine 2 m² est équipée d’un matelas enveloppé dans un drap marqué par les traces d’humidité. Les VIP ont droit à une lumière tamisée et un sceau d’eau pour se doucher à la fin de leurs ébats sexuels. Un coin séparé du reste de la pièce dégage une très forte odeur d’urine. C’est la douche qui sert également d’urinoir aux clients « VIP ». Les autres se débrouillent à l’extérieur du bâtiment, m’explique Goldberg. Devant ma réticence, il s’improvise conseiller. « L’odeur de l’urine n’est pas du tout un problème parce que quand vous avez déjà commencé les jeux, tu ne vas même plus capter cette odeur », tente-t-il pour me convaincre.

Je continue d’inspecter la pièce lorsqu’il lance son tout dernier argument de vente. « Tu peux aussi prendre le salon. Mais là vous serez plus nombreux. Il y a de place sur les canapés pour quatre couples maximum. Chacun de son coin, dans ses affaires », m’explique-t-il en souriant.

Lorsqu’enfin, il remarque que je peine toujours à me décider et que ça commence à tirer en longueur, il arrête net ses flatteries. A l’instar du maître des lieux, il se montre verbalement agressif tout d’un coup. « Tu veux un endroit pour le ‘repos’ ou tu cherches le confort, me lance-t-il entre deux coups d’un vieux mégot qu’il a rallumé, avant de me tancer carrément : si tu veux le confort va au Grand Hôtel ou à Faden House ».

Je lui réponds tranquillement que je ne peux pas prendre la chambre au risque d’étouffer. Je ressors vite. Il refuse de me faire visiter le ‘salon’ qui reçoit plusieurs couples. « Là-bas, c’est à prendre ou à laisser », lâche-t-il énervé. Je me dirige droit vers la sortie lorsque ses pas disparaissent de derrière moi. Landry et Bella, eux, connaissent bien les lieux. Ils avaient pris quartier aussitôt arrivés. Et se trouvent probablement en préliminaires avancés quand je sors.

Obscurs, nauséabonds et insalubres, les kuzu présentent au moins un avantage pour ceux qui les fréquentent : ils sont accessibles à la bourse étriquée du kinois moyen.

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